Qui veut la réforme au Maroc? (suite et fin)

LA LibraryNous l’avons vu : le roi a proclamé sa volonté de réforme à maintes reprises. Il l’a fait pas moins de 170 fois dans ses dix discours du trône.

Mais cela est-il suffisant ?

Responsable de la pérennité d’une dynastie, garant de la stabilité d’un pays, le roi est tenu de décider et d’agir dans des limites qui excluent tout risque de déstabilisation d’un régime qui assure l’unité de la nation et jouit du soutien populaire.

C’est l’axiome de départ, le fondement. Qui décide alors de ces limites et comment se dessinent-elles ?

Le développement, la modernisation, le bien-être pour tous, sont-ils des objectifs qui cadrent avec cet axiome ?

A la fin du XIX ème siècle, le roi Hassan Ier avait mis en veilleuse sa volonté d’envoyer des étudiants marocains suivre des formations dans les pays occidentaux sous la pression des Oulémas qui s’y étaient opposés pour des motifs religieux. Le Japon l’avait fait, on connaît la suite !

Au début de ce siècle, un projet visant l’intégration de la femme dans le développement, (peut-être la trace la plus audacieuse laissée par le gouvernement Youssoufi) a été enterré sous la pression des intégristes.

Aujourd’hui encore, la volonté de réforme ne suffit pas. Le rythme, l’étendue et les méthodes de mise en œuvre sont limités par des contraintes parfois réelles et parfois supposées.

Les libertés ? Très bien, mais il faut penser sécurité d’abord !

La modernité, l’ouverture ? C’est indispensable, mais il ne faut pas oublier nos traditions, notre identité, nos spécificités !

La légitimité des urnes ? Le processus démocratique est un choix irréversible mais il ne faut pas que cela supplante la légitimité historique !

L’espace économique doit être ouvert à tous ? C’est le bon sens même, mais il faut aussi penser à tous ceux qui maintiennent le système !

Toutes ces balises si rapprochées rendent le chemin vers la réforme bien étroit et la marche bien lente.

Ces balises ont été transplantées dans toutes les têtes. La société les a parfaitement intégrées. Fatalisme et conformisme bloquent toute évolution de la société.

Les acteurs politiques, économiques et sociaux semblent se contenter d’accompagner, observer cette marche lente, cette transition qui dure. Ils s’accommodent, et comme s’ils ne voulaient pas déranger, ils ne proposent plus grand-chose, ils ne savent plus proposer. Sans même aller jusqu’à exiger d’eux un projet de société, on ne s’attend même plus à ce que les politiques jouent leur rôle constitutionnel d’encadrement de la population. Ils se contentent de demander, ou d’acheter, les voix des électeurs et de chauffer la compétition pour des sièges et des pouvoirs vidés de tout sens.

Plus grave encore : ils ont réussi à endormir tout enthousiasme, toute velléité de protestation. A part les groupes de diplômés chômeurs revendiquant des postes de fonctionnaires et des groupes d’ouvriers arborant drapeaux et photos du roi à la face de leur patron, les problèmes sont-ils à ce point réglés, les politiques à ce point performants, qu’on ne voit plus dans les rues que des manifestations de dénonciation d’Israël et des américains ?

Comment en sommes-nous arrivés à la situation où ce sont les seuls journalistes qui animent, souvent maladroitement, souvent manipulés, la scène politique ?

Les marocains, en grande majorité, se complaisent, s’adaptent, dans l’opacité du système administratif et judiciaire. Par leur complicité et leur silence, ils en assurent la prévalence. Ils ne sont pas prêts à adopter le comportement respectueux des règles et des devoirs. Surcharger le camion au-delà de ce que permet la loi et autorise la sécurité, construire un étage supplémentaire au mépris de l’autorisation accordée et de l’esthétique de l’espace public, soudoyer le juge pour obtenir un passe-droit : des pratiques habituelles qui n’étonnent  et n’indignent plus grand monde !

Qui veut la réforme, alors ? Tout le monde et personne !

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7 Responses to “Qui veut la réforme au Maroc? (suite et fin)”


  1. 1 dima

    S’agissant de My Hassan I et les étudiants marocains envoyés en Europe :

    « Entre 1874 et 1888, il envoya huit missions marocaines d’études totalisant environ 350 personnes, dans les différents pays d’Europe et en Egypte. Si les réformes économiques, sociales, financières et militaires initiées par le sultan Hassan I n’ont pas atteint leurs objectifs, c’est à cause notamment de l’insuffisance des moyens, l’absence de personnel qualifié et l’inexpérience de l’administration marocaine. »

    http://emsomipy.free.fr/Documents/Moulay%20Hassan/Art.Maroc128MoulayHassanRegne.htm

    « Jouant habilement de la mésentente entre Espagnols, Français et Britanniques, il parvint à sauvegarder l’indépendance du Maroc, mais dut toutefois s’accommoder d’un certain nombre de concessions : envoi d’étudiants marocains en Europe, réorganisation de l’armée marocaine sous la direction de conseillers militaires européens, etc. »

    http://www.larousse.fr/encyclopedie/ehm/Hassan%20Ier/180053

  2. 2 Réda Chraibi

    Je pense que tu exagères ton propos et ton catastrophisme. Les politiques marocains ne sont peut être pas aussi dynamiques que leurs homologues européens, mais des initiatives existent. Sur la réforme de la justice justement, le parti travailliste avait proposé un manifeste de réformes, avec des propositions construites par des professionels de la justice, en début d’année, bien avant que ce sujet ne prenne cet ampleur médiatique.

    Ce qui assure la prévalence de cet attentisme n’est pas tant la complicité ou l’adaptation à cette situation. C’est surtout ce genre de discours fataliste qui donne l’impression que le progrés est impossible, qui donne aux gens le sentiment de totale impuissance à changer les choses, qui fait désespérer les gens de l’avenir et les incite ainsi à adopter des comportements destructeurs.

    Enfin, je pense ne comprends pas le sens de ta question. A quoi bon de se demander « qui veut la reforme ? ». Entre ceux qui connaissent bien le système et qui en profitent, et ceux qui ne le connaissent pas et n’aspirent pas à des causes plus grandes que leur quotidien déjà compliqué, faut il attendre que la demande vienne d’une majorité ? La réforme est en soi un nécessaire vers le progrès, il faut la faire et l’imposer. Il faut installer tous les dispositifs pour que la machine fonctionne au mieux, ce n’est qu’après qu’on mesurera comment une justice fiable et efficace produit d’avantage qualitatifs pour la société.

  3. 3 taha

    @Reda: il faut donc imposer la réforme. Soit. Mais par qui? Je suis d’accord pour ne pas répandre le discours démobilisateur. Mais la mobilisation commence par la détermination d’objectifs clairs, de référentiels. Je n’en vois pas, malheureusement.

  4. 4 taha balafrej

    Merci Dima: dont acte! J’ai cité cet élément de discussion de mémoire: je n’ai pas pu mettre la main sur ma source pour vérifier: Laroui, Origines sociales et culturelles du nationalisme marocain…

  5. 5 MS

    Deja pour commencer je penses que le Maroc est un veritable chantier et que le pays, le Maroc fait des efforts pour avancer, avec une volonte appuyee par des projects et des moyens substentiels … Alors disons qu’il faut rester optimiste et essayer du mieux qu’on le peux de croire au changement et y contribuer du mieux qu’on peux ..Esperer des jours meilleurs a tous, en tout equite ..

    Revenons a ton article, et a une phrase en particulier:

    « Qui veut la reforme: Tous et Personne! »

    Mon interpretation de ta conclusion c’est que tu fait allusion a une categorie de personnes, marocains, une majorite … bref qui parlent de vouloir le changement MAIS n’agissent pas. Ceci dit il existe aussi les categories de personnes qui ne veulent pas le changement et le pronent mais ce n’est pas notre sujet..Mais es ce que c’est la categorie qui empeche le changement? A quel degre peut-on generaliser et les repertorier? ..

    Je m’explique: il ne suffit pas de critiquer a tort et a travers un system si on n’as pas d’alternative … a part s’il sagit d’une critique ‘critique’ avec une veritable intention d’agir et de cesser de « s’adapter » …

    Je ne veux pas tomber dans le debat du fait est qu’il se peut que ce soit la faute a une approche hypocrite dans le sens ou « we don’t practice what we preach » ..mais je ne suis pas tres loin de ce raisonnement…

    Si on veut vraiment ce changement il faut le revendiquer, si chacun s’y mets et commences par lui meme, les paroles vides a elles meme ne suffisent pas .. A ces stade des actions s’imposent. Tu as dailleurs donne des exemples comme cesser de ceder a la corruption, se sentir responsable de l’esthetique, croire en l’integrite et la vivre..

    Tu parles de ne pas etre pret pour la reforme. Honnetement je doute que ce soit la raison … Car comme tu dis qui veut la reforme, plusieurs personnes se suffisent a repeter des critiques vides mais lorsqu’il sagit d’agir leur motif pour continuer a s’adapter, se suffir du status quo c’est qu’ils attendent de tout le monde de changer et c’est seulement quand tout le monde changera qu’ils pourront changer aussi…

    Donc il ne sagit pas de pas etre pres mais peut etre d’une peur de ne pas pouvoir survivre avec des valeurs qui pour certains ne sont pas applicables dans un certain contexte d’ou l’idee de l’adaptation que tu souleve dans ton post. Essaye d’y reflechir un peu et tu verras que beaucoup ressortes leur boite a outils de valeurs relativement a la situation..

    Je fait allusions a des situations sociales par exemple ou la loi de la majorite ou de la force ainsi de suite reigne et beaucoup font le choix de s’y plier .. En toute optimisme je dirais qu’il nous faut en tant que peuple choisir d’etre nous meme, et rester vrais! Agir seulement en suivant notre conscience .. etc…Mais Mais ..

    Je ne souhaites en aucun cas dire que ma reaction a ton post est LA REPONSE a tes questions … mais il sagit seulement de ma facon de voir les choses a ce moment precis..une facon parmi tant d’autres..
    Mais j’estime que la cle au reformes reussi est au coeur de la societe, dans ces valeurs, dans le comportement et l’attitude de chacun..

    Mais ce qui est sure c’est qu’il faut faire en sorte de ne pas tomber dans des reponses simplissites de la situation actuelle…et eviter toutes sortes de generalisations..

    Encore une fois je salues ton esprit critique et ton choix de sujets a traiter..

    Bien a toi,

  6. 6 Taha

    En effet on ne peut se contenter de critiquer. Dans tous les cas chacun doit être capable de proposer quelque chose. Pour ma part je réfléchis à quelques pistes que j’exposerai bientôt dans un billet.

  7. 7 kamal el yacoubi

    La réforme est en marche depuis longtemps , la mutation de la socièté progresse à pas de géant … les Marocains , malgré les apparences , ont tout compris ; ils ne le disent pas en language clair , sauf exception , mais utilisent des codes , difficiles à décrypter … regardez ce qui se passe sous vos yeux : regardez la marocaine , regardez l’adolescent , regardez l’agent d’autorité ..
    Ceux qui refusent la réforme : les profiteurs et les parasites , finiront par disparaitre …
    Ce qui est regrettable , c’est que cette mutation se fait d’une façon anarchique . Tous les tabous sont appelés à disparaitre .
    Les obscurantistes font dire à Dieu ce qu’il n’a jamais dit …et très souvent , le contraire de ce qu’Il a dit ..
    L’éducation religieus est à revoir de fond en comble . Tout ce qu’on nous a dit est quasiment faux .. des tables rondes s’imposent , non pour s’empiffrer , mais pour débattre de ce qui conditionne l’avenir de nos mioches .

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